Peace on earth
Qu’est ce que la musique?
Qu’est ce que le cinéma?
Qu’est ce que la littérature?
Que sont, ces artefacts imaginaires prenant la forme sonore, audiovisuelle et textuelle?
Je m’aperçois, au-dessus de mes épaules, de ma tête, de mes mains, écrire ces questions sommaires, simplistes et définitives.
La première piste doit nécessairement éclaircir l’absurdité de tout projet définitoire. Définir recouvre un dessein insolent et trompeur. Parce qu’on ne peut définir autrement que par mécanisme d’enclosure, telle des propriétaires terriens anglais aux XVIeme siècle traçant les limites de démarcations de leur propriété, dans ce que fut, jusqu’à lors, des communs, des terres indéfinies parce que appartenant à chacun.e.
Définir est en quelque sorte une pathologie de l’appropriation. Nous cherchons à définir pour espérer nous approprier ce qui, de prime abord, nous est étranger.
Si j’avais assimilé correctement ce que dit Derrida de la pensée spectrale de Marx, je dirais, sans être certain de l’avoir véritablement compris, que nous convoquons par l’acte définitoire le fantôme de l’objet de notre définition, nous substituons à un élément indéfinissable le fantôme, un double, qui, par le jeu du temps qui passe, et de la langue qui acte, se substitue à l’élément dont il est censé être le spectre.
Plus sûrement, ce fantôme constitue le subterfuge assimilable d’un élément vivant, qui, à priori, échappe à toute tentative de définition.
Une fourchette se définit.
La musique, le cinéma, la littérature ne peuvent l’être.
La fourchette est un objet, devenue marchandise.
La musique, le cinéma, la littérature ne sont pas des objets bien qu’ils soient devenus marchandises.
Je devrais m’en tenir là. Passer à autre chose et oublier le projet de développer un discours définitoire sur la musique, le cinéma et la littérature.
Pourtant, il semble illusoire d’y renoncer, car ses trois champs d’expressions ne cessent d’interroger en leur sein ce que peut bien être leur essence.
Il me faudrait évoquer esthétique et critique formalise, détourer avec précision, ce que d’autres ont fait ou font plus élégamment et brillamment, l’enchevêtrement matérialiste et symbolique que recouvrent les expressions humaines traduites en récitations artistiques, transcrites par le son, l’image et le texte. Tenir ensemble ces 3 champs, le sonore, le visuel et le texte, peut paraître trop ambitieux et général, pourtant, ces trois plateaux participent bien, dans des mêmes changeants, à une perspective similaire.
Est-ce la sublimation, est-ce un discours, est-ce un divertissement, est-ce un niveau de conscience autre, est-ce une illusion?
À ce stade, si vous êtes toujours avec moi, il est probable que ce problème – qu’est ce que la musique, le cinéma et la littérature – vous apparaisse comme un exercice intellectuel vain, pompeux ou inutile.
Il suffit d’écouter, de voir et de lire, d’éprouver l’expérience de l’auditeur, du spectateur, du lecteur pour « savoir » ce que sont, musique, cinéma et littérature.
Saint John Coltrane
En juillet 1966, un an avant son décès, précipité par un cancer du foie foudroyant et mal soigné, John Coltrane, accompagné de sa femme Alice McLeod, pianiste, du batteur et percussionniste Rashied Ali, du bassiste Jimmy Garrison et du saxophoniste et flutiste Pharoah Sanders, atterissent à l’aéroport d’Haneda, entre Tokyo et Yokohama, pour l’unique tournée japonaise du dernier quintet d’un musicien, d’un homme dont le geste musical et spirituel trouble toujours les oreilles, les têtes et l’âme de celles et ceux disponibles à l’écouter, vraiment.
Comme le raconte l’auteur Jérôme Schmidt dans Une prière pour Coltrane, récit épuré, clairvoyant, profond et direct, le passage de cette formation au Japon, terre d’élection du jazz qui connut après guerre un essor important dans l’archipel, ce passage fut celui d’une fulgurance qui modifia, à jamais, la trajectoire de quelques uns ou de beaucoup, selon l’angle de vue préféré pour qualifier une masse, une quantité. Change un homme, un seul, et le monde s’en trouvera bouleversé.
Retraçant cette tournée mythique, recoupant les témoignages des vivants et des morts, multipliant les séances d’écoute dans des jazzkissas, l’auteur, par touches modestes et concises, tente d’appréhender, de saisir, la puissance et l’intensité des concerts et de la présence de Coltrane et de son groupe, puissance et intensité telles que la vie ne pouvait être tout à fait la même, avant et après.

Les discographie et carrière de John Coltrane en tant que leader, c’est une décennie, depuis John Coltrane, sortis en 1957 sur le label Prestige, jusqu’à Cosmic Music, sorti un an après son décès, en 1968. Entre ses deux bornes, Trane compose, joue et enregistre des disques devenant tant autant des classiques que des sources d’influences intarissables : Giant Step, Olé, A Love Supreme, Ascension…
Coltrane est parti d’un point A, pour aller le plus loin possible, musicien accompli dans son insatisfaction, chercheur défrichant le hard bop, le jazz modal, le free pour s’accomplir véritablement, à partir de l’enregistrement de A Love Supreme dans un genre qui sera nommé spiritual jazz.
Quantité de travaux critiques et esthètes lisent et relisent, depuis, cette comète coltranienne, dont l’impact dépassa très largement la scène jazz pour irriguer l’ensemble des champs de la musique et des arts. Sa mort prématurée, alors qu’il touchait avec son dernier quintet, des territoires encore inexplorés de la musique, précipita sa béatification. Ces fidèles sont nombreux•ses et Jérôme Schmidt le documente avec élégance dans son ouvrage consacré au Japon.
L’exercice contre-factuel est tentant, imaginer ce qu’aurait pu être la suite de la trajectoire de la fulgurance Coltrane.
Vers quelle direction se serait-il engagé dans les années 1970, 1980, 1990? Quelles voies aurait-il emprunté, est ce que la musique lui aurait suffi, est ce que le jazz lui aurait suffi?
D’autres, nombreuses et nombreux, ont poursuivi le chemin pour lui, et ses légataires premiers, Alice McLeod et Pharoah Sanders, ont suivi toute leur carrière et toute leur vie l’élément primordial qui émane du chapitre terminal de la musique de John Coltrane : entretenir un dialogue avec le cosmos.
Qu’est ce que cela peut bien signifier et engager que de s’inscrire dans cette perspective cosmique?
Moi-même, modeste poursuiveur de cette lignée de musiciens cosmologues, je pressens souvent le malentendu ou l’incompréhension quant à ce que recouvre exactement, que de chercher, par le son et la musique, l’imaginaire et l’espace du cosmos. Alors, peut-être faut-il poser le problème autrement, se déplacer pour entrevoir avec plus de clarté ce que cela implique? Peut-être suffit-il, en fin de compte, de ressentir?
J’imagine que l’invocation du cosmos implique de se concentrer sur une puissance dépassant les caractéristiques musicales formalistes, la théorie musicale même. Cette invocation, néanmoins, ne peut advenir qu’à la condition d’une forme particulière, d’un attachement obsessionnel à l’esthétique sonore produite et diffusée. Le genre ou le style importent peu, seule la qualification de l’intensité et de la puissance entrent en ligne de compte, intensité et puissance suffisantes pour faire se déplacer auditrices et auditeurs, pour les cueillir, là où ils sont, et les déplacer dans un lieu dont ils ne reviendront jamais complètement.
Qu’est ce que tu joues comme musique(s)?
C’est une question habituelle à l’adresse des djs. Une question, pour ma part, à laquelle je me tiens aujourd’hui à ne plus répondre, car elle m’obligerait à un procédé définitoire dont j’ai exposé en préambule les limites inhérentes.
Je joue de la musique belle à en pleurer?
Je joue de la musique pour tenter, lorsque les conditions sont réunies, de faire se déplacer celles et ceux qui m’écoutent et dansent?
Je joue de la musique en espérant transmettre ce qu’est la musique pour moi : une intensité et une puissance telle que je me suis déplacé dans un lieu dont les paysages, les lumières, les organismes, la vie sont d’une telle magnificence que je ne pourrais en revenir totalement.
Je tente ainsi inlassablement de me frayer un chemin vers ces contrées, je me faufile grâce aux passages ouverts par John Coltrane et tellement d’autres vers ce cosmos véritable, lieu indéfini dont l’exploration est immanente.
A cette condition, à cette condition seulement, il est envisageable, encore aujourd’hui, d’écouter le thème Peace On Earth, qui ouvrait chaque concert du quintet lors de sa tournée japonaise. Il ouvra notamment celui donné à Nagasaki, après que John Coltrane alla se recueillir sur les tombes et les ruines du crime atomique perpétué par ses contemporains 20 ans auparavant. A la condition d’un engagement solide et infaillible, manifeste et entier, sincère et honnête, il nous est donc possible, encore, d’écouter vraiment cette musique et de découvrir un territoire, niché dans un ailleurs au plus profond de nous, d’un nous collectif, d’un nous inaliénable, où oui, la paix réside sur terre.