Le messianique n’est pas le messianisme
prologue sur le cri du philosophe
Mon blog s’intitule Des mots sur la musique.
Pour respecter son champ, celui des cultural studies, d’un éclairage sur notre culture à partir du matériau musical, sonore, littéraire et cinématographique, je devrais m’en tenir à intensifier mes mots et textes par les puissances artistiques qui les conditionnent.
C’est mon intention.
Une intention n’étant pas une règle, je déborde.
Le monde et ses errements manifestes et grandiloquents viennent percuter cette note d’intention initiale. La psychose politique, écologique et culturelle traversant le territoire de notre quotidien vient percuter ma modeste entreprise. La rend-elle caduque? Certainement pas. Il me semble même qu’elle renforce la nécessité du déplacement.
Pourtant, je ne peux m’astreindre à ce déplacement. Je suis percuté, chahuté, moi-même débordé. Je saigne de ces plaies ouvertes que les fenêtres sur la catastrophe ne cessent d’infecter. Jusqu’à la gangrène?
J’ai néanmoins un avantage. Une carte maitresse.
La confidentialité de cet exercice d’écriture, sa diffusion très relative et son impact insignifiant sont les garants des mots que j’établis et met en ordre dans les différents textes passés, présents et futurs.
Mon backoffice wordpress me renseigne avec précision sur le nombre de lecteur•ice•s qui s’attachent à me lire. Ce nombre est infime.
J’écris donc pour vous, je m’adresse à vous, aussi peu nombreux•ses soyez-vous.
Mais, si je fais preuve d’honnêteté, j’écris en premier lieu pour moi. Pour structurer ma pensée, rétablir un semblant de sens au cœur du chaos, panser mes plaies et organiser ma révolte.
Le canicule, le génocide, la guerre, les inégalités, la colonisation, l’hégémonie culturelle du capital, le réalisme capitaliste, la désintellectualisation, les terres souillées, les oiseaux disparus, les eaux polluées, la terre violée.
Les lumières sombres de l’accélérationnisme ont prophétisé une fin de notre monde par le transhumanisme, l’asservissement de l’homme par la machine, les algorithmes et les « intelligences » artificielles. Il n’est pas confortable d’observer que leurs prophéties n’ont jamais été aussi réelles.
Au désespoir, à l’angoisse et la colère qui sont légitimement les nôtres face à notre défaite implacable, il reste l’anticipation du monde d’après.
Je ne fais que répéter inlassablement les mêmes choses. Ces choses qui me hantent autant qu’elles semblent me tracer une ligne de fuite inévitable et potentiellement révolutionnaire.
Il n’y aura aucune transition. Seule la rupture prévaut au sein de crises, qu’elles soient immanentes ou extérieures à soi. Rompre, disloquer, révolutionner, mourir, se réinventer.
Gilles Deleuze évoquait le cri du philosophe. Ainsi disait-il à ses étudiants, ses écouteurs et écoutrices qu’on ne peut comprendre ce qu’est la philosophie sans en distinguer les cris. Que reconnaître le cri du philosophe revient à déceler le cri du poisson.
Que la philosophie n’est rien d’autre qu’une pratique qui se doit de nous déplacer, irrémédiablement.
Que la philosophie est une psychanalyse de l’expérience humaine, de soi en même temps que de l’autre, des autres.
Que la philosophie n’est philosophie que si elle vient percuter de plein fouet notre manière d’être au monde.
Puisse chacun et chacune distinguer au sein du tumulte, du chaos et de la catastrophe en cours, le et les cris des philosophes de notre temps. Il est fort à parier que ces philosophes ne professent pas dans les universités. Ces philosophes sont à Gaza, au Chiapas, au coeur des réserves indiennes d’Amérique du Nord, au fin fond de l’Amazonie ou dans une campagne de la Creuse. Ces philosophes sont quasi imperceptibles, jugés insignifiants. C’est parce qu’il sont jugés insignifiants et parce qu’ils sont quasi imperceptibles que leur cri est d’autant plus aigu. Ces philosophes sont des biotopes, des animaux, des forêts et des bactéries. Ces philosophes n’ont pour arme que le miracle d’être vivant, trop vivant, survivant.
Melancholia
Je dois le concéder de prime abord, je n’ai que peu de sympathie pour Lars Von Tier et son cinéma. Par-delà les nombreux procès médiatiques dont il est l’accusé, et sur lesquels je me garderai de me prononcer, cette figure de l’ “auteurisme“, propre au cinéma européen, m’ennuie. Évidemment, Lars Von Trier est un cinéaste qui a compté, qui compte peut-être toujours et qui ne manque pas, à chaque nouveau film, de créer une bataille critique et médiatique opposant les pro- ou anti-. Mais, ne nous y trompons pas, cette « bataille » n’est qu’un simulacre propre au régime culturel qui est le nôtre et, à mon sens, elle n’accouche pas d’un discours critique qui émanerait de ses images.
Je n’avais pas vu Melancholia, film de 2011, s’inscrivant dans un triptyque « féminin ». Est-ce sérieux d’écrire « triptyque féminin »? Assurément non, surtout lorsque son auteur révèle une propension à peine voilée à la misogynie. Mais passons.
Le film s’ouvre sur le prélude de Tristan und Isolde de Wagner. Beau choix mon cher Lars, ça ne m’étonne pas de toi. Tu es tout à fait wagnérien! On décèle dans cette scène inaugurale, proposant un condensé du film qui suivra, des accents romantiques et messianiques. Si on est trop lent ou trop con pour suspecter la veine mélancolique, sombre et misanthrope d’un film intitulé Melancholia, réalisé par Lars Von Trier, grâce à ce petit résumé, nous sommes maintenant au fait du film. Certain•e•s pourraient même y déceler une prouesse cinématographique et picturale, un mouvement digne de l’art vidéo, condensant en une séquence première l’entièreté de ce qui suivra. Il aurait pu s’arrêter là le bougre!
Je m’en tiendrai là pour le résumer d’un film, se découpant en deux parties, consacrées aux deux personnages principaux, « Justine » jouée par Kristen Dunst, et « Claire », interprétée par Charlotte Gainsbourg. Huit clos châtelain empruntant dans son acte 1 au film Festen, pour magnifier, dans son second, l’Apocalypse.
“la parade médiatique des discours actuels sur la fin de l’histoire et le dernier homme ressemble le plus souvent à un ennuyeux anachronisme.
Quelque chose de cet ennui transpire d’ailleurs à travers le corps de la culture la plus phénoménale aujourd’hui : ce qu’on entend, lit et voit, ce qui se médiatise le plus dans les capitales occidentales. Quant à ceux qui s’y abandonnent avec la jubilation d’une fraîcheur juvénile, ils font figure d’attardés, un peu comme s’il était possible de prendre encore le dernier train après le dernier train – et d’être encore en retard sur une fin de l’histoire.“
Jacques Derrida, Spectres de Marx
Von Trier juge, par ce film, que rien ne doit être sauvé. Melancholia est un film emprunt de messianisme, en cela qu’il prophétise la fin du monde, thème au combien récurrent depuis toujours, comme le rappelle très justement Derrida. Nous l’avons mérité, l’homme (et la femme) sont pervertis, la scène finale approche.
“ce terme de “messianique“ est une chose très énigmatique et très simple. Le messianique, (que je distingue effectivement des messianismes historiques, des religions abrahamiques monothéistes), c’est l’attente de ce qui vient, l’ouverture par rapport à l’imprévisibilité de ce qui vient. Pas forcément une attente passive. Mais un rapport à ce qui vient comme “autre“. Par rapport à l’évènement en tant qu’il interrompt le cours normal, habituel, approprié du temps. C’est-à-dire la césure.
Partout où il y a césure, il y a cette rupture messianique en place.“
Jacques Derrida, commentaires sur Spectres de Marx
Pour Von Trier, il n’y a de promesse que la fin de l’histoire, le dernier homme, le jugement dernier, l’Apocalypse, la fin, la fin suivie d’une nouvelle fin. Aucune promesse, aucune expérience messianique, aucune césure. Si je me permets de paraphraser Derrida, ce film est proprement un film attardé, professant un évènement qui a eu lieu, ou plus exactement, professant l’annonce d’un évènement qui a déjà eu lieu.
Si ce film avait été écrit et tourné en 1993, à la date de la parution des Spectres de Marx, il est fort à parier que Lars Von Trier, dans son éloquence et sa subtilité habituelles, aurait campé des personnages issus de l’ex-bloc soviétique et aurait dépensé beaucoup d’argent, de temps, d’énergie et de compétences pour figurer la fin du communisme, la fin du marxisme, la fin de la gauche, et encore, et toujours, la fin de l’histoire.
Melancholia, c’est ainsi le cri assourdissant, inutile et péremptoire d’un prétendant à Dieu. A un Dieu, évidemment, dont il a la présence d’esprit de ne pas croire. Melancholia, c’est 2h10 de cinéma, très bien fait, très bien interprété, parfois même brillant et séduisant, n’accouchant pourtant sur rien. Mais peut-être est-ce la jouissance de Lars Von Tier? Accoucher de rien, sur rien. Cela doit être sa conception du nihilisme. J’ai tort quand je dis qu’il n’accouche sur rien puisque le propos est tout à fait lisible. Le propos est de nous renvoyer à notre impuissance, le propos est d’exorciser, une nouvelle fois, si jamais la publicité, l’hégémonie médiatique et la culture de masse capitaliste n’ont pas suffi, d’exorciser une nouvelle fois donc le spectre d’un monde qui pourrait être libre, pour reprendre les mots de Marcuse.
“La promesse, ce n’est pas forcément telle promesse d’une parousie [présence]. C’est la structure générale du rapport à l’autre. Dés que j’ouvre la bouche, je suis dans la promesse. C’est-à-dire dans une certaine performativité, dans une ouverture à l’avenir. Cette irréductibilité de la promesse, c’est une une structure messianique de l’expérience.“
Jacques Derrida, commentaires sur Spectres de Marx