D’étoiles et de poésie
D’étoiles et de poésie
Je suis mal à l’aise avec le terme d’afrofuturisme. courant artistique et culturel traversant la seconde moitié du XXème siècle et toujours vigoureux aujourd’hui, bien au-delà de ses terres d’origine, les États-Unis d’Amérique. Ce terme, conceptualisé en 1993 par le critique culturel américain Mark Dery, s’est ancré dans les discours et imaginaires pour qualifier les perspectives science-fictionnelles érigées par des autrices et auteurs noir•e•s, à travers la littérature, les arts visuels, le cinéma, la musique.
Recourir à la notion de futurisme, lorsqu’il s’agit de critiquer des œuvres et expressions artistiques, c’est pourtant se lester d’un héritage problématique. Le futurisme, mouvement artistique puissant du début du XXème siècle, est né en Europe, entre l’Espagne et surtout l’Italie, avant de se disséminer en France, en Union Soviétique, en Angleterre. Un mouvement de son temps, rejetant la tradition et l’idée même d’héritage pour préférer le futur, c’est à dire l’invention de demain, à travers les technologies et concepts émergents de ce bouillonnant début de siècle maudit : la vitesse, les machines, la mécanisation, le « progrès » technique, l’espace urbain, l’architecture moderne. Aussi fécond, révolutionnaire et radical que fut ce mouvement artistique, l’histoire nous renseigne qu’il fut aussi un prélude à la tentation fasciste et totalitaire qui qualifiera l’expérience, en priorité européenne, du siècle dernier. Faire tabula rasa pour bâtir un monde nouveau. On sait maintenant que cette intention ouvre les portes de l’enfer sur terre.
Ainsi la notion d’afrofuturisme entretient une confusion en réhabilitant un terme inscrit dans une historicité très précise, en lui accolant le préfixe « afro », censé, je suppose, le projeté dans un espace-temps renouvelé. On serait tenter, en premier lieu, de pointer une coupable ré-appropriation culturelle d’expressions artistiques afro-américaines dans un cadre critique et définitoire européen et blanc. Je serais surtout tenter de souligner les différences fondamentales de perspectives philosophiques et métaphysiques entre les auteur•ice•s que l’on a qualifié, à posteriori, d’afrofuturistes et les artistes et agitateurs culturels de la constellation futuriste. L’ontologie, les conditions d’existence et l’expériences de l’être au monde entre ces deux « groupes » sont tellement différents, divergents, non assimilables qu’un rapprochement, même prudent, semble illusoire.
Sun Ra souhaitait-il célébrer le progrès, faire table rase du passé et projeter l’ « humanité » dans un monde nouveau, fort de l’hubris caractéristique des hommes blancs européens, qui, loin d’avoir tiré les justes enseignements de l’entreprise mortifère que furent l’esclavagisme et la colonisation, pensaient toujours, au début du XXème disposer des clés pour conduire le monde vers les paradis terrestres.
Je ne crois pas que Sun Ra, pour prendre ce seul exemple idéal-typique d’un artiste dit afrofuturiste, n’est poursuivi ce dessein. Il souhaitait s’évader, viser le cosmos, et tendre les mains, par le truchement de ses synthétiseurs à ses contemporain•e•s pour le rejoindre dans ce voyage allégorique.
Robert Saint-Rose
En 2024, le MAC de Lyon proposait l’exposition Désordres, présentant une partie de la foisonnante et passionnante collection d’Antoine de Galbert. [lire article Désordres Mixtape ici]
C’est à l’occasion de cette visite que je découvris Robert Saint-Rose, dit Zetwal. Précisons liminaire, je n’emploierai pas le surnom Zetwal, qui fut en Martinique un qualificatif moqueur, pour préférer son nom civil, Robert Saint-Rose.
poster exposé lors de l’exposition Désordres ©Philippe de Gobert
La trajectoire de Robert Saint-Rose est mise à l’image dans le brillant documentaire Zetwal de Gilles Elie-Dit-Cosaque (édition La Maison Garage, 2008), disponible ce mois, librement par Médiapart et Tenk.
En 1974, alors que les présidents français et américains, Valérie Giscard d’Estaing et Gerald Ford, se rencontrent à la Martinique, un homme interprète cette entrevue présidentielle comme le signe déclencheur de son projet mûri depuis plusieurs mois acharnés de travail : décoller de la Martinique pour rejoindre la Lune et être le premier noir, martiniquais, à fouler le sol lunaire.
Il convoque ainsi le peuple martiniquais dans son jardin de Volga Plage, quartier de Fort-de-France, pour assister à cet évènement historique. Peu seront celles et ceux qui feront le déplacement. Qu’à cela ne tienne, le moment est venu, Robert Saint-Rose est drapé tel un astronaute et rejoint la fusée qu’il a confectionné avec un ami bricoleur, complice quotidien de ce projet d’exploration spatiale. Il s’installe dans le prosaïque habitacle de cet engin spatiale. Tandis que le lancement de la dite fusée est signalée par une orchestration stridente de sons mécaniques, il se lance ensuite dans la lecture ininterrompue du Cahier d’un retour au pays natal de Césaire, texte poétique qui, il en est convaincu, constituera la puissance énergétique et supra-physique pour décoller et rejoindre le cosmos.
Au fil de cette lecture, de cette déclamation où, on le suppose, Robert Saint-Rose place l’ensemble de son âme, de sa conviction, de son être, le public, déjà peu nombreux s’égraine. Finissant le Cahier, Robert Saint-Rose constate, malgré le plan qu’il a édifié avec précision, tel un ingénieur aéronautique et astrophysicien rigoureux, que la fusée est restée au sol. C’est un échec.
Seul son compagnon bâtisseur est toujours présent dans son jardin; il s’interrogent ensemble, ils sont dépités, ils ne comprennent pas ce qui a manqué au projet, à l’entreprise tentaculaire de ce décollage avorté. La déception est immense. On suppose qu’à cette déception s’ajoutera ensuite la honte de ne pas avoir été à la hauteur du projet et de son intention première : manifester par ce geste, l’exploration lunaire, la fierté martiniquaise. Place la Martinique en orbite, la révéler définitivement au monde. L’extraire de cette terre du milieu violée et souillée pour la restituer dans un au-delà du monde. A la place qui doit être la sienne. A l’égal de la Terre et du monde violent qui l’a forgée. Émancipée, libérée, autodéterminée.
Alors voilà, quand un homme bon tel que Robert Saint-Rose entreprend cette destinée, cette odyssée, l’échec devient impossible. Il est tout simplement insupportable. Quelques jours après, la fusée a disparu de son jardin, et depuis, Robert Saint-Rose s’est évaporé.
Ma tentation est grande, pour ne pas dire irrésistible, d’imaginer ce que Robert Saint-Rose est devenu. De multiples hypothèses éclosent. La plus probable de ces hypothèse est que Robert Saint-Rose réitéra sa tentative, dans des conditions techniques, littéraires et poétiques réévaluées. Seul, armé du Cahier de Césaire, au sommet d’un morne martiniquais. Il ajusta son protocole, révisa les paramètres, recalibra sa récitation. Il décolla pour atteindre sa cible, la Lune. Et depuis, il vogue, fier et humble, au milieu du seul monde à sa mesure, le cosmos. Et si vous y prêtez attention, au milieu de ses saloperies de trains de satellites StarLink, dont il a probablement entrepris, visionnaire de sa trempe, quelques projets terroristes, vous observerez Robert Saint-Rose, astronaute martiniquais vous saluer depuis son orbite majestueux.
maquette de la fusée présentée lors de l’exposition Désordres
De l’afrofuturisme à l’au-delà noir
Je ne vous ai révélé que la fin de l’histoire.
Une fin qui constitue en réalité un nouveau commencement, l’infini cosmique, par son essence même, se dédouanant de quelques frontières ou bonnes temporelles que ce soient. Je vous invite à visionner le documentaire pour retracer la passionnante quête de cette homme qu’un psychiatre considérerait instable et malade, et qui fut et est toujours, tout simplement, puissamment humain.
A travers ce documentaire, les compagnons de route de Robert Saint-Rose témoignent, son frère bienveillant, son ancien professeur de français, qui lui mettra dans les mains le Cahier de Césaire, véritable illumination et catalyseur du dessein extra-terrestre de Robert, son partenaire constructeur, son amoureuse de l’époque, l’épicière du quartier Volga Plage, un représentant politique qui ne cache pas la manipulation qu’il a orchestrée à l’endroit de ce projet spatial.
Toutes ces paroles et regards sont précieux. Je retiendrai pour ma part le commentaire d’un astrophysicien de l’île qui, loin de discréditer cette idée de propulsion physique par la force poétique d’un texte, appuie, au contraire, la potentialité future de cette idée. Prenant l’exemple des photons, énergie lumineuse pouvant activer une force physique, il émet l’hypothèse que, dans le futur, il n’est pas inconcevable que la puissance de la poésie puisse faire décoller un engin spatial. Il ne rigole pas lorsqu’il énonce cette hypothèse. Il l’a prend très au sérieux.
Qu’est ce que nous apprend Robert Saint-Rose et son projet de s’envoyer dans l’espace pour fouler le sol lunaire?
Robert Saint-Rose n’était pas un artiste. Ce projet n’était pas une « performance », un artefact métaphorique et/ou allégorique. Nous ne sommes pas dans le champ du symbolique ou de l’abstraction artistique.
Robert Saint-Rose n’était pas non plus un pur scientifique.
Il n’était pas non plus un militant politique.
Robert Saint-Rose n’était pas, enfin, et surtout, délirant et/ou “fou“.
Robert Saint-Rose nous invite plutôt à nous interroger sur ce qui fait « réalité ». Dans l’espace de son monde martiniquais, il a érigé de nouveaux contours à la « réalité », repoussant, de manière évidente et consciente, les limites entendus du réel physique.
En cela, Robert Saint-Rose s’inscrit dans la tradition de ce que nous avons nommé afrofuturisme et que je propose d’intituler l’au-delà noir. Robert Saint-Rose s’est proposé de franchir le mur qui nous enserre, nous, êtres humains errant dans les dimensions concentrationnaires du réalisme capitalisme, dans un au-delà.
Il a mis à l’action une utopie, un espace autre, non complètement déterminé. Il a inventé à partir d’un outillage précis et méthodique les conditions de son émancipation, et surtout, celles de ses contemporains, martiniquais et martiniquaises.
Que le nom de Robert Saint-Rose ne soit ni oublié, ni trahi. Dans cent ou deux-cent ans, il sera le nom d’une énergie poético-tellurique, lorsque nous aurons définitivement abandonné les énergies fossiles, que la décroissance sera la norme, que les ex-empires seront tombés et qu’une constellation de communautés humaines remodèleront les contours d’un projet collectif de vie sur Terre.
Des instituts de recherche porteront son nom et des artistes se revendiqueront de son geste. Le prénom Robert reviendra à la mode. Des gamins et gamines porteront des maillots de foot à l’effigie de Saint-Rose, lui-même footballeur passionné.
Au final, Robert Saint-Rose est une preuve supplémentaire que les alternatives existent et qu’il nous serait profitable d’y prêter davantage attention. La fiction et les imaginaires qu’elle charrie constitue des réalités puissantes pour contourner, sans arme ni violence, les remparts considérés infranchissables du monde tel qu’il est.