Highlife – 10
Highlife – 10
A l’hiver 2016, je rejoins la terrasse du Chapelier Toqué, bar musical clermontois, en compagnie de Fabrice GonZen, un ami et complice dj, membre du collectif Sheraf Sound System. Fabrice et l’équipe du Sheraf sont, avec l’antenne locale de Radio Campus et François Audigier de la Coopérative de Mai, mes premiers contacts avec la scène clermontoise, après mon installation fin 2014. Le Sheraf, une équipe biberonnée à la culture Loft, dont beaucoup ont vécu ou voyagé à Londres pour découvrir et s’imprégner d’une dance culture généreuse, inclusive et underground, inspirée par les mythiques soirées Loft du pionnier David Mancuso. Elles et ils ont pratiqué et fréquenté Plastic People, les Lucky Cloud Parties et les soirées Beauty & the Beat, dont l’un des organisateurs, Cedric Woo, est auvergnat.
Il fait doux, l’humeur en ville est joyeuse et nous avons rendez-vous avec deux autres djs, Saad Sa|el, Joel Mercure Joe. Ces deux compères ont précédemment organisé une première soirée au Fotomat, une nouvelle salle ouverte en ville. Ils connaissent GonZen et le Sheraf et souhaitent fédérer des énergies pour lancer une nouvelle soirée à Clermont. Première rencontre. Un cinquième dj et ami, Xavier Boutch rejoint le projet et Highlife naît quelques temps après, lors d’une première réunion chez Joël.
Trouver son sanctuaire
Comment choisit-on un nom ? On énumère les possibles, on tisse des convergences, on cherche le dénominateur commun, on ambitionne un terme rutilant. Highlife.
Notre empreinte, ce sera donc l’organique, le vivant, la lumière, le battement. Et puis, Highlife, c’est également un style musical ghanéen né au mi-temps du siècle dernier, dans l’effervescence de la libération de ce pays anglophone d’Afrique de l’Ouest, premier pays africain décolonisé, sous l’impulsion de son leader Kwame Nkrumah.
Haut, bien haut, parce que nos amours musicales sont cosmiques et solaires, et que la danse qui est la nôtre convoque le corps et l’esprit, pour voyager, pour s’évader, pour quitter la planète, pour rejoindre les étoiles.
Nos 5 parcours musicaux sont différents et complémentaires. Nous sommes 5 hommes, hétérosexuels, entre 30 et 45 ans. L’un de nous est racisé. Nous ne cochons donc pas les cases de la parité et d’une juste représentation, au regard des musiques, et à travers elles, des communautés, qui nourrissent nos sacs de disques. Nous sommes dans la lignée d’une histoire musicale, de plus en plus reconnue et à juste titre critiquée. Cette histoire, c’est celles d’hommes blancs jouissant, par ces deux attributs, de certains privilèges pour se mouvoir dans l’espace public et l’écosystème musical.
Après un acte manqué et l’annulation d’une première soirée qui devait se tenir au Fotomat’, nous trouvons notre lieu. Ni un club, ni une salle de spectacle, ni un bar. Un lieu auto-géré, un espace de vie et d’accueil, un lieu caractéristique du tissu alternatif clermontois où la politique municipale est permissive quant au développement des squats. L’Hôtel des Vil.e.s, 10 ans après, nous y sommes toujours. C’est devenu notre sanctuaire. Ce lieu est garant de notre identité, de notre vibe, de notre esprit. Nous pensons les éditions de la soirée comme on organise une house party. En conviant fidèlement les ami.e.s et la famille, en introduisant des nouveaux et nouvelles venu.e.s.
Un prix libre à l’entrée. Entre 150 et 400 participants, un maximum atteint lors d’une édition pendant le Festival international du court-métrage. Une organisation prise en charge totalement par nos soins, avec l’aide précieuse, généreuse et indispensable des ami.e.s, pour tenir l’entrée ou servir des bières au bar. 10 ans de soirées sans videur ni physionomiste, 10 ans de soirées sans problème de sécurité. 10 ans de soirées amicales. Simple.
En complément de cette base arrière, nous développerons d’autres formats d’évènements et de rencontres. Nous investirons feu le 101, club de la ville aujourd’hui fermé où nous accueillerons des artistes et djs complices, venus de France, d’Allemagne ou d’Angleterre. Nous accueillerons par deux fois le grand Max Cilla, musicien et flûtiste martiniquais. Nous proposerons des listening sessions les dimanches après-midi. Nous jouons ici et là en Auvergne, en gré des invitations et sollicitations.
En juin 2023, nous investissons dans deux paires d’enceintes Hifi, des Tannoy Berkeley et des Klipsch Heresy HIP. Nous les choisissons en fonction du volume et de l’acoustique de la salle de l’Hôtel que nous utilisons pour danser. Cette étape est un grand pas pour nous, désireux d’optimiser la qualité sonore et l’expérience auditive lors de nos soirées.
Intime, libre et généreuse.
Démarrant nos nuits à 21h pour les conclure entre 4h et 6h, suivant les promesses de l’aube, nous privilégions des sets en longueur et pouvons élaborer, pour chaque édition, un arc musical large, et poly-rythmique. Notre base sont les musiques de culture groove, avec une inflexion certaine pour les teintes cosmiques et psychédéliques. Nous jouons des musiques belles à en pleurer.
La piste se constitue généralement tôt et le premier set ne fait donc pas figure de prologue anecdotique avant le véritable démarrage de la soirée. C’est tout le contraire d’ailleurs, ce premier set, il est essentiel. Dans notre soirée comme dans la plupart. C’est le starter qui fixe la vibe, qui construit la piste et donne la tonalité pour le reste de la nuit.
Accroître sa visibilité, grossir, étendre sa zone d’influence. Croître. Dans l’anthropocène guidée par la culture de la croissance, ses quelques impératifs ont valeur de mantra.
Notre croissance est endémique. Elle ne prend son sens que dans le même changeant festif, musical et dansant de chaque évènement. Nous restons modestes, attachées à une liberté, aussi chimérique soit-elle. La liberté pour que chacun.e puisse se mouvoir à sa guise dans l’espace-temps de notre soirée. La liberté de jouer un disque de jazz spirituel à 3h du matin. La liberté de n’avoir que peu d’entraves et de contraintes.
Nous souhaitons partager une intimité collective, construite au fil de l’histoire de notre soirée. Une lumière et un souffle, aussi imperceptible que fédérateur.
Nous vous convions à notre prochaine soirée pour contribuer à cette lumière et ce souffle. Ils sont ni plus ni moins que la création du tout qui s’orchestre le temps d’une nuit.
10 ans en (3x) 10 titres.
Quoi de plus évocateur que la sélection de 10 titres pour retracer l’aventure.
1. Claudette & Ti Pierre – Cherie Pa Kité Moin
Le 26 novembre 2016 est l’acte de naissance officiel d’Highlife. Quelques semaines avant, Haïti est frappée par un aléa météorologique grave et catastrophique. L’ouragan Matthew dévaste l’île, comme ce bout de la Caraïbe est malheureusement trop coutumier. Alors, pour inscrire la naissance de la soirée, on se dit simplement que nous pourrions hisser le drapeau haïtien. Cette première édition, Haïti Chérie, sera donc consacrée aux musiques haïtiennes et plus largement aux musiques caribéennes. Nous contactons plusieurs organisations humanitaires déployant une aide sur place et nous trouvons la bonne association pour reverser les bénéfices de la soirée, en soutien à ce peuple dont le patrimoine artistique et culturel est immense.
La première soirée Highlife est donc thématique. C’est suffisamment rare pour être souligné. Elle a valeur de test. Est ce que le public clermontois va répondre et adhérer à cette proposition ? Ca va donner quoi, jouer du compas à l’Hôtel des Vil.e.s ?
Nous ouvrons les portes à 21h. A 21h30, les deux-tiers de la piste sont déjà remplis de danseuses et danseurs et deux jeunes femmes s’approchent du booth. « Hey, vous allez bien jouer du compas hein ? ».
2. Max Cilla – La Flûte des Mornes
Un an plus tard, en octobre 2017, dans l’enceinte de la friche de l’Hôtel Dieu, en plein cœur de Clermont-Ferrand, nous invitons, en partenariat avec la Ville, Max Cilla. J’avais eu au téléphone quelques mois plus tôt ce grand flûtiste, dont l’album La Flute des Mornes vol.01 (unique volume d’ailleurs) avait été réédité peu de temps auparavant par le label suisse des Disques Bongo Joe et Sofa, magasin de disques lyonnais. Max Cilla avait fait une date à Nantes. Il était donc vivant ! J’ai sauté sur l’occasion, proposait son nom et l’affaire avait été conclue. Lui, à 80 ans, était ravi de jouer et qu’une nouvelle génération de public découvre sa musique. Il me dit aussi que ce ne sera pas une première à Clermont. Il était venu jouer dans les années 1970 ici, à l’invitation d’un foyer de travailleurs.
Début octobre à Clermont, c’est quitte ou double, niveau météo. Soit l’arrière saison est radieuse et l’été se prolonge. Soit l’automne est déjà bien entamée et le froid pointe son nez. C’est la seconde option qui prévaut le week-end du concert. Il doit faire 8 degrés, la pluie menace et en arrivant sur place, nous nous rendons compte que la scène, en extérieur, n’est pas couverte. Lorsque je le fais remarquer, on me dit que le directeur artistique de l’évènement jugeais que la partie couvrant le plateau dénaturée esthétiquement la scénographie. « Et si il pleut ? » « On annulera » ….
Ce qu’il se produisit ensuite tient de la magie propre au spectacle dit vivant. Max Cilla est gelé, il arrive à peine à jouer de sa flûte. On lui concocte une grande tasse de thé brûlant dont il se sert à chaque interlude pour réchauffer ses doigts. Ils profitent de ses pauses forcées pour parler avec le public et nouer relation. On retient notre souffle toute la durée du show pour que la pluie nous épargne et ne mettre pas fin au concert. Le public est familial. Il ne connaît ni Max Cilla, ni le jazz martiniquais. Il est là.
Le concert est une grande cure de soul. La musique des mornes martiniquaises résonnent avec les contreforts du Sancy et la chaîne des Puys. Ça fonctionne. C’est beau. A en pleurer.
Max reviendra quelques années plus tard. Il jouera au pied de l’église romane de Saint Nectaire dans le cadre de Vallée Verte Festival. Ce concert est mon cadeau pour mes 40 ans et les 4 ans de ma fille Nina. Magique encore une fois.
3. Wally Badarou – Hi Life
L’album Echoes du claviériste Wally Badarou est un classique de synth pop aux influences funk. Une musique dont l’empreinte est très marquée temporellement, mais qui, dans le cas de cet album, ne s’est pas ringardisée. Un disque idéal pour la première tranche de la nuit, avec son titre évidemment évocateur. Au fil du temps, je m’amuserais à constituer une discographie siglée Highlife : l’album High Life de Brian Eno & Karl Hyde, l’Ep High Life de Byron The Aquarius, le titre Highlife de Gyedu Blay Ambolley, la version dub du titre Highlife de Sonny Okosun, le thème Nigerian Juju Hilife de Pharoah Sanders …
4. Tornado Wallace – Trance Encounters
Prolifique et versatile producteur australien, Tornado Wallace propose une musique à la lisière entre organique et électronique, des mondes du vivant coincées dans un espace machinique. Son album Lonely Planet, sorti en 2017, est un opus très complet, aux productions sophistiquées, gorgées d’un imaginaire à la fois tellurique et cosmique. Trance Encounters, c’est la bande son d’un bateau remontant un fleuve amazonien à la recherche de l’eldorado.
5. Barbatuques – Baiana (Wolf Müller’s Drum Drop)
Jan Schulte alias Wolf Müller fait partie des producteurs que j’ai particulièrement suivi ces dix dernières années. A mon sens, son travail et sa musique s’inscrivent dans la continuité de l’école allemande de l’expérimentation électronique, jazz fusion, post-rock et psychédélique. Comme pour Tornado Wallace, il complexifie la frontière entre instrumentation classique et électronique musicale, avec un remarquable soin (et grand talent) pour la production. Ici, il remixe une formation brésilienne et nous offre une bombe qui fait chavirer tout dancefloor.
6. Gaoulé Mizik – A Ka Titine (Kay Suzuki Gwoka Dub)
Ce morceau permet de mettre à l’honneur deux djs invités lors d’une soirée. Tous les deux sont londoniens, l’un est auvergnat d’origine, Cedric Woo, l’autre est japonais, Kay Suzuki. Ce titre a paru sur le label Beauty & The Beat, entité de production musicale dérivée de la soirée du même nom, qui, elle, a plus de 20 ans d’existence. Cette soirée, digne héritière de la culture Loft, est une source intarissable d’inspiration pour nous. Kay Suzuki revisite ici un titre de gwoka moderne, avec une version deep, disco et dub. Kay est à la tête de Time Capsule, autre label émérite, proposant des rééditions dans une qualité de fabrication et d’édition irréprochable. Les passages de Cédric et Kay sur une Highlife restent de grands souvenirs, les deux ayant joués à un an d’intervalle lors de notre édition d’hiver, pendant le Festival du court-métrage, où notre affluence est maximale.
7. Goody Goody – Super Jock
Derrière le projet Goody Goody se cache le producteur de Philly Vincent Montana Jr, qui travailla avec l’orchestre MFSB, qui posa les jalons du son disco. Ici, la touche est différente. Plus deep, plus cosmique. On pourrait même penser que cette production est européenne. Et ces accords plaqués de piano… Frisson.
8. Newban – Magic Lady
Newban était un groupe de soul new yorkais des années 1970. Ils n’ont enregistré que deux albums, devenus des holy grails pour les amateurs de rare groove. Je joue ce titre depuis très longtemps. Il était déjà dans mon sac à chaque édition des Jazz Attitudes.
9. Vick Lavender – Negro Es Hermano (The Utajiri Heritage Mix)
Afro-cosmic-electronic-house-jazz-dance. Près de 14 minutes où on ne cesse d’être embarqué dans le groove impeccable de Vick Lavender. C’est fin, magnifiquement produit, subtil, classe, efficace. Parfait!
10. Princess Erika – Trop de Bla Bla (Dub Version)
Pour conclure cette trop courte sélection, la version dub assurée par le maestro Dennis Bovell, parrain de la scène lovers rock anglaise, du classique Trop de Bla Bla de Princess Erika, paru sur ma compilation Archipelago en 2025.
[bonus track] Norm Talley – Travlin
Pour le rappel, un titre signé du detroiter Norm Talley. Un morceau deep house lorgnant sur la techno avec ce saxophone so high. Un morceau que j’aime jopué tard, quand les corps sont usés et que chacun•e a besoin d’être guidé•e
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