Between the world and me
Qu’est ce qu’il se trouve vraiment entre le monde et moi? Entre le monde et soi?
Personne n’habite le monde. Chacun·e habite son monde. Les uns campent un monde confortable, sécure et profitable quand une majorité s’accroche à un monde précaire, fragile et anxiogène. D’autres encore expérimentent ce qu’il n’est nullement possible d’imaginer sans en faire l’épreuve.
Qu’est ce qu’il y a entre le peuple palestinien et le monde?
Je sens toute la difficulté à saisir cet abîme, ce néant, cette obscurité pesante qui, je suppose, recouvre le quotidien de celles et ceux que l’on oublie, que l’on sacrifie, que l’on rejette dans les limbes du royaume que devrait être l’humanité.
Assister en mondovision à l’assassinat organisé et aux complicités avec lequel il ne pourrait se perpétuer constituent, à mon endroit, une limite définissant ce qui fondait le rapport entre le monde et moi, avant, et sa redéfinition présente et à venir.
Mon monde ne sera plus jamais le même, étant le témoin impuissant d’une violence ineffable, celle là même qui dépossède les êtres humains, eux, et en conséquence, nous, de leur qualité d’êtres humains.
Comment feindre la surprise face à une telle catastrophe, dont l’intensité est telle qu’elle s’accompagne d’un aveuglement et d’un silence partagé?
Dans un monde qui n’a jamais existé, autrement que dans des imaginaires politiques, poétiques et artistiques, chaque enfant, chaque vieillard, chaque femme, chaque homme né·e·s en Palestine, à Gaza, et, par ce fait, périssant, par la seule raison d’être sur terre, au mauvais endroit, chacune de ces pertes serait une souffrance partagée quotidiennement par chacune et chacun d’entre nous.
Qu’est ce qui différencie une jeune fille palestinienne dont la mort est programmée et légitimée par un consensus internationale, de ma fille, française, dont l’existence est célébrée, considérée comme unique, précieuse et dont la perte constituerait un évènement particulier et traumatisant?
Que différencie vraiment ces deux êtres?
Je crains que la valeur de leur vie ne soit drastiquement et dramatiquement différente. Il pourrait exister une bourse mondiale, renseignant la côte affectée à chaque groupe d’humains à travers le monde. Le cours des humains fluctuerait au gré des évènements et de la géopolitique. Ce cours serait beaucoup plus stable, j’imagine, que de nombreuses valeurs boursières. Les palestien·ne·s ne valant rien, leur existence même devient, par là, une variable risible.
Les jours passent, les heures défilent, et pour ne pas sombrer dans la démence ou la colère la plus noire face à ce constat implacable, vous et moi, continuons à vivre, malgré tout.
Malgré tout est une expression étrange.
Pouvons-nous vraiment vivre malgré TOUT?
Tout quoi?
Pouvons-nous continuer à vivre malgré la destruction organisée des écosystèmes et l’écocide en cours?
Pouvons-nous continuer à vivre en consentant, à des degrés divers, au simulacre d’une organisation sociale et économique où les intérêts collectifs sont démantelés, jour après jour, par les intérêts privés et privilégiés que chacun·e tente, à des degrés là aussi divers, de conforter?
Pouvons-nous continuer à vivre au milieu d’une telle pauvreté d’esprit, de solidarité et de conscience de l’autre?
Pouvons-nous continuer à vivre malgré TOUT?
Aussi étrange soit-il, nous continuons. Nous sommes condamnés à continuer.
Between the world and me
Ces élucubrations généralistes passées, j’en viens aux signes et manifestations répétées de cette fuite en avant dont nous ne maitrisons pas, individuellement, la trajectoire.
Le moment présent, là, maintenant, qu’il m’est donné de traverser me dit beaucoup sur les répercutions du rayonnement du soleil noir accompagnant, sans présence manifeste, notre quotidien.
Les convenances, les mots qu’il faut dire, le pastiche et l’indifférence m’accompagnent, tels des spectres ou des visions délirantes. A un geste, un mot, une proposition attendue, parce qu’il ou elle seraient en mesure de combler, même temporairement, le vide et le manque, se substituent des non gestes, des mots vides et des propositions silenciées.
C’est comme ça et cela ne peut être autrement. Cela ne peut être autrement car un besoin et une attente véritables, c’est à dire celui et celle auxquels répond un père, une mère, un frère, une sœur, un ami, une amie, ou même un.e inconnu·e ne peuvent ni être exigés, ni être demandés.
Ce besoin et cette attente sont comblés, même partiellement. Ou ne le sont pas.
Face à l’indisponibilité, je me dis, pour finir, qu’il faut probablement prévoir. Mettre les chances de son côté pour qu’un rendez-vous, puisse, malgré tout, se tenir et répondre pleinement à notre besoin premier et élémentaire. Celui d’être bien entouré.
Je vais donc lancer un doodle pour prévoir ma crémation et réunir, à cette occasion, l’ensemble des absents et des absentes du moment présent. Dans cet à-venir, comprenez donc qu’il ne peut être programmé, ce qui, peut-être, vous rassurera sur tout projet suicidaire potentiel, nous serons rassemblés, délestés des convenances, des mots qu’il faut dire, des pastiches et de l’indifférence. Nous pourrons nous regarder, vraiment, beaux ou laids, pour vivre, malgré l’absence de l’un d’entre nous, un moment ensemble, un moment rare où rien, ni personne ne peut denier que chaque vie humaine est égale.
Au sortir de cette journée, probablement lumineuse, le soleil ayant gagné sur le spectre obscure, nous garderons les traces de ce moment, que nous convoquerons, en silence, lors d’une danse, d’un diner, d’une soirée face à une montagne magnifique, ou lors d’une baignade froide sous la cascade du Saillant, en plein cœur du Cézallier.
Nous serons pas changés, nous retrouverons la marche vers l’abime, mais nous serons forts d’une qualité que le monde ne cesse d’entacher et de nier. Celui d’être des êtres vivants, humains, désirants, fragiles dont la survie et la vie ne peuvent s’orchestrer qu’à la condition de devenir collectivement.