Perte et dissémination
L’année dernière paraissait French Theory, Itinéraires d’une pensée rebelle, un roman graphique de Thomas Daquin et François Cusset, adaptation du livre de ce même philosophe, spécialiste de la circulation des théories philosophiques issues du point culminant que constituent les noms Deleuze, Derrida, Foucault, Baudrillard et cie.
Il y a dix ans, Virginie Linhart, fille de Robert Linhart, sortait son film documentaire Vincennes, l’université perdue, revenant sur l’histoire du laboratoire de pensée et d’action politique que constitua ce campus éphémère et, surtout, la manière dont l’État et les Puissances, pour reprendre un terme deleuzien, ont achevé et enterré non pas seulement ce qu’était Vincennes mais son historiographie même.
Ces deux artefacts entretiennent des résonances et une complicité manifestes. Peut-être même, ce duo nous permet-il d’interroger l’état de l’art théorique et politique actuel, en France, et nous réserve quelques surprises sur les constats éculées que nous assènent éditorialistes, observateurs et professionnels du blablatage pseudo-intellectuel.
La French Theory ou les armes miraculeuses d’une révolution intellectuelle

La transposition de romans, d’essais ou de films en bande-dessinées est devenue monnaie courante depuis plusieurs années. Parfois, c’est utile et réussi, dans un objectif de vulgarisation. Parfois, c’est raté.
Avec French Theory, le défi n’est pas simple. Il s’agit de retranscrire en planches le travail de François Cusset, philosophe et spécialiste de la pensée de la déconstruction, si on peut la synthétiser ainsi, soit le courant philosophique (qui n’en était pas un) émergeant dans les années 1970 avec les penseurs qu’étaient Deleuze, Foucault, Baudrillard, Derrida, Guattari… François Cusset ne propose pas tant une histoire de cette philosophie qu’une analyse de sa circulation.
Avec Vincennes notamment, nous y viendrons plus tard, les concepts proposés par ces inventeurs, le renouvellement radical, salutaire et révolutionnaire de la pensée philosophique qu’ils mettent en œuvre élisent domicile en France. Mais très vite, ces mêmes intellectuels vont faire, plus ou moins consciemment, voyager leur pensée. Tandis que les fulgurances qu’ils développent essoufflent assez rapidement l’hexagone, qui, à l’orée des années 1980, préféra les figures de Bernard Tapie et Bernard Henri-Lévy à celle d’un intellectuel déconstructiviste, leur travaux vont durablement influencer la vie intellectuelle et politique des campus américains.
Ces campus américains sont par ailleurs fréquentés non seulement par des étatsunien·ne·s, cela va sans dire, mais aussi par de nombreuses et nombreux étudiant·e·s étranger·e·s, qui, eux-mêmes, participeront à la dissémination de ce courant, et ce particulièrement dans des aires géographiques post-colonisées : Palestine (le « post » est en trop), Inde, Brésil, Antilles, Italie, Afrique du Sud, Mexique, Sénégal, Japon, Slovénie, pour en citer quelques-unes.
En novembre 1975, François Cusset relate la tenue d’un colloque à l’Université Columbia intitulé schizo culture. Les panels traitent de trois thèmes fondamentaux, problématiques et axes de recherche majeurs des philosophes français invités pour l’occasion : psychiatrie et contrôle social, prisons, féminisme (ce dernier thème ne constitue pas un “thème majeur“ en tant que tel bien que les concepts développés par Foucault notamment irrigueront les théories féministes). La distribution de ces panels fait figure de dream team : Jean-François Lyotard, James Fessenden, Arthur Danto, William Burroughs, Michel Foucault, François Péraldi, Gilles Deleuze, Félix Guattari, John Cage (le musicien, oui, oui), Ti Grace Atkinson. Le séminaire se conclut par une shizo-party. La fête comme conclusion.
Le roman graphique s’applique dans la partie consacrée aux cinq fantastiques à exposer les concepts fondamentaux développés par la French Theory. Pour qui n’a jamais lu ces philosophes, c’est une séance de rattrapage stimulante, un exercice de clarification brillamment développé. Coutumier des concepts que renferme cette partie, je me demande néanmoins si la densité des idées, substrats théoriques et lignes de fuites intellectuelles qu’elle renferme n’effraierait pas un ou une non-initié·e. Cette pensée est exigeante, précise, à la fois conceptuelle et hyper-réelle, et elle demande donc attention et effort pour y accéder. Vulgariser n’est pas tordre. Vulgariser consiste à élargir des portes d’entrée. Reste à chacun•e à cheminer.
Surtout, ce document nous rappelle que cette pensée, aussi complexe et avant-gardiste soit-elle, n’avait pas pour vocation d’animer des colloques de recherche et de circonscrire son champ de gravité aux seuls murs de l’université. C’est une pensée monde, irriguant le champ socio-culturel et les luttes qui s’y jouent. Luttes anti-impérialistes, luttes LGBTQI+, mouvements post-coloniaux et décoloniaux, soulèvements écologistes, la French Theory, plus ou moins explicitement, nourrit l’action politique radicale depuis le milieu des années 1970, cette même action politique disqualifiée par le camp réactionnaire sous le sous le terme “woke“.
La French Theory éveille durablement et le retour en arrière n’est pas au programme.
La French Theory est à la pensée et l’action politique ce que les armes et la coercition létale sont aux États et aux Puissances. La French Theory arme les guérillas, elle ne mène aucun pourparler, et inocule à qui veut des réflexes analytiques renversant les rapports de force, inégalités et dominations que le réalisme capitaliste nous enclin à juger “naturels“ et/ou inéluctables.
Vincennes, l’université perdue

Dans la première scène du film, Virginie Linhart est en voiture et se dirige vers le bois de Vincennes. Elle rejoint ensuite une charmante clairière. Un havre vert en bordure de Paris.
Aucune plaque, aucune inscription, aucun panneau ne renseigne le visiteur sur l’histoire de ce lieu. Pourtant, dans la période chahutée de l’après 68, s’installera ici-même le Centre Universitaire de Vincennes, sur décision d’Edgar Faure à l’automne 1968, afin, le pense t-il, de décentraliser les agitateurs et éviter un nouveau soulèvement dont la Sorbonne et le cœur de Paris fut l’épicentre en mai. Il faut confiner les gauchistes à la périphérie et leur concéder des pré-fabriqués. Espérons que cela les contiennent. Espérons que l’expérience virent vite au chaos. Le chaos arrivera et l’université fermera ses portes en 1980 pour être délocalisée dans une nouvelle périphérie parisienne, à Saint-Denis, et devenir Paris 8.
Je ne retracerai pas l’histoire du Centre Universitaire, le film de Virginie Linhart la déroule brillamment.
Vincennes ou l’expérience inachevée d’une université autre. D’un lieu de savoirs, de recherche, d’action politique, de débats. Une université ouverte où ouvrier•e•s, fonctionnaires, étudiant•e•s et syndicalistes se mêlent aux universitaires et chercheur•e.s. Peu de hiérarchies, peu de barrières administratives, peu de frontières. Un joyeux bordel.
Il ne reste donc rien, physiquement, de cette expérience. Il a fallu effacer cette parenthèse, empêcher sa reconduction éventuelle, assassiner sa mémoire. Évidemment, c’est peine perdue. L’histoire est présente, nous dit James Baldwin. L’histoire n’est pas une frise par laquelle des dates arrêtent des périodes. L’histoire est un fleuve et l’eau ne peut s’empêcher de couler. Parfois mène, c’est la crue et elle déborde. Voilà ce que fut Vincennes. Une inondation, un débordement.
Potentialités et futurs possibles
French Theory ne cite pas Mark Fisher. Est-ce un oubli? Est-ce voulu? François Cusset ne connait-il pas le travail de Fisher. Je ne le sais pas.
Dans son livre inachevé, dont seule une introduction existe – Acid-communisme – Fisher projetait de dépasser les constats du présent et l’analyse détaillée qu’il a opéré du réalisme capitalisme et de ses conséquences lourdes et pesantes sur le monde culturel, social et politique.
Le futur, que nous réserve t-il? Le groupe Assassin posait déjà cette question dans les années 1990.
Ces deux documents, un roman graphique et un film documentaire, nous interpelle sur les spectres qui doivent, encore et toujours, nous hanter. L’espace-temps dans lequel s’est déployé cette pensée est révolu. Les philosophes qui en ont posé les bases ne sont plus là. Même Mark Fisher a fait le choix de nous quitter, un jour de 2017.
Pourtant, ce monde existe bien encore. Il se niche dans des interstices plus ou moins cachés.
Ce monde est un sous-sol que de nombreux groupes et personnes s’échiner à déterrer.
Devenir excavateurs.
Ce monde n’est pas fini. Ce monde n’est pas mort. Ce monde vit par le truchement de potentialités, nous indiquant quelques signes et scénarii de futurs possibles. Alors oui, vous me reprocherez peut-être au moment d’une bascule fasciste internationale dont seules les années 1930 semble tenir la comparaison, que cette pseudo-analyse tient de la méthode Coué.
Je sortirez alors les bons mots de Paul Gilroy :
Il existe des liens entre la musique et l’utopie.
Il y a des choses que l’on entend sans pouvoir les voir ou les comprendre.
Je suis donc heureux de défendre l’utopie. Si l’on me reproche d’être romantique, je me défendrai en disant :
Quel est le problème d’une politique fondée sur le baiser ?
J’emprunterais enfin la conclusion de la bande-dessinée citant Gilles Deleuze :
Le pouvoir nous veut tristes.
La joie pour programme politique. C’est peu mais c’est déjà tellement.